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Football et homosexualité : Y a-t-il un problème?

« Tarlouze, pédé, tapette »… Ces insultes à caractère homophobe sont légions sur de nombreux terrains de football et dans les travées d’un grand nombre de stades. La présence de l’homophobie y est palpable, des tournois de quartiers aux instances nationales et mondiales. Et pourtant, certaines institutions et clubs essayent de changer les mentalités depuis quelques années. En ce 17 mai, journée mondiale de lutte contre l’homophobie, Coups de Tête présente un état des lieux de la perception de l’homosexualité dans ce sport.

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Le PSG et l’AJA réunis contre l’homophobie le 24 octobre 2010

En traitant Thiago Silva de « transsexuel en surpoids » le 2 avril dernier sur Twitter, Joey Barton symbolise une certaine normalisation de l’homophobie en place dans le football depuis plusieurs années. Alors que le débat sur l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe a fait l’objet d’une contestation virulente depuis plusieurs mois et a libéré la parole homophobe, le football ne semble pas déroger à cette ambiance aux mots décomplexés. Depuis toujours, une omerta plane sur l’homosexualité dans ce sport: les footballeurs n’osent pas faire leur coming-out. Surtout lorsque certains ne se gênent pas pour véhiculer des idées aux vieux relents d’homophobie.

Marcelo Lippi possède un CV à faire pâlir beaucoup d’entraîneurs en activité : champion d’Italie à plusieurs reprises et vainqueur de la Ligue des Champions avec la Juventus, il a également remporté la Coupe du Monde avec l’Italie en 2006. Une référence en la matière en somme. En 2009, alors sélectionneur de la Nazionale, il affirmait dans un entretien accordé à la chaîne YouTube Klauscondicio : « Je n’exclurais jamais un gay de la Nazionale, mais je pense qu’il serait difficile qu’un joueur puisse vivre de façon naturelle son homosexualité ». Comme à son habitude, l’actuel entraîneur du club chinois Guangzhou Evergrande ne mâche pas ses mots en inscrivant ici l’homosexualité dans le football comme déviant. Il sous-entend même que cette orientation sexuelle serait un facteur d’ostracisme au sein d’un effectif d’un club de football, qu’il serait impossible d’être à la fois homosexuel et footballeur. Comme quoi le succès et le bon sens ne vont pas toujours de pair… Et les exemples sont nombreux : en 2007, Didier Deschamps, alors entraîneur de la Juventus, avait critiqué les maillots extérieurs rose de son équipe, les qualifiant de « couleur de gays en France » ; le président de la fédération croate Vlatko Markovic avait affirmé en 2010 qu’aucun joueur homosexuel ne porterait le maillot de la sélection nationale, puisque « seulement les gens sains jouent au football » ; la coach de l’équipe nigériane lors de la dernière Coupe du Monde féminine avait quant à elle déclaré : « depuis que je suis sélectionneuse, le problème est réglé. Il n’y a plus de joueuses lesbiennes dans mon équipe.»

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Couverture du Sun du 22 octobre 1990

Une homophobie ambiante qui pèse lourd sur certains footballeurs. Au point que dans l’histoire de ce sport, un seul joueur en activité a osé avouer son homosexualité. Ancien international espoir anglais, Justin Fashanu a souffert pendant toute sa carrière du fait de son homosexualité. Arrivé en 1981 à Nottingham Forest avec une étiquette de future vedette du football britannique, il doit faire face à un Brian Clough, entraîneur de l’époque, pour le moins… borné. Il lui interdit très vite l’accès aux entraînements après avoir entendu des rumeurs sur des sorties nocturnes du joueur dans des établissements gays. Il va même jusqu’à l’attaquer ouvertement, comme en témoigne un extrait de son autobiographie(1) :

Clough : « Où vas-tu si tu veux acheter une baguette de pain ? »
Fashanu : « Chez le boulanger. »
Clough : « Et où vas-tu si tu veux acheter un gigot d’agneau ? »
Fashanu : « Chez le boucher »
Clough : « Alors qu’est-ce que tu vas foutre tous les soirs dans ce bar à pédés ? »

Au fil des années, sa situation et sa carrière se détériorent. Il ne retrouve plus le rendement de ses débuts, enchaîne des clubs modestes et des blessures à répétition. Tout bascule le 22 octobre 1990. Alors âgé de 29 ans, Justin Fashanu fait son coming-out dans une interview accordée au Sun et devient ainsi le premier footballeur gay encore en activité à dévoiler son orientation sexuelle : c’est un séisme au Royaume-Uni. Son propre frère, John Fashanu, également footballeur professionnel, le désavoue, affirmant que le football est un sport d’hommes et que les homosexuels n’ont pas de place sur la pelouse. La famille avant tout comme on dit… Justin Fashanu met fin à ses jours le 2 mai 1998, après avoir été accusé aux Etats-Unis d’agression sexuelle envers un adolescent de 17 ans (une accusation démentie après son décès). Dans sa lettre de suicide, il déclare notamment « ne plus vouloir embarrasser sa famille et ses amis ». Un coming-out pour le moins dissuasif.

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Couverture du Têtu n°166

Comment expliquer ce rejet de l’homosexualité dans le football ? Le rapport commandé par le Paris Foot Gay et rendu public le 30 avril dernier donne un début d’explications. Menée auprès de 13 clubs de Ligue 1 et de Ligue 2, cette étude tend à démontrer que l’homophobie est la principale discrimination constatée dans le football. 41 % des footballeurs professionnels et 50 % des jeunes en formation interrogés manifestent un ressentiment envers l’homosexualité. Une homophobie qui est même facteur d’intégration dans les centres de formation, où les jeunes sont souvent livrés à eux-mêmes, loin de leurs familles. En pleine adolescence, ces jeunes footballeurs désirent très vite s’intégrer aux autres, quitte à embrasser des convictions de manière maladroite et souvent mal comprises.

L’omerta en place dans ce sport n’arrange pas les choses. 63% des pros et 74% des jeunes joueurs évoquent l’homosexualité comme un sujet tabou. Là-aussi, l’intégration peut être mise en avant comme explication de ce phénomène. On note depuis plusieurs années un certain conformisme chez certains footballeurs : avoir des voitures à un prix exorbitant, porter certaines marques de vêtements, etc. Et à l’image de ces signes distinctifs, ce silence ne serait qu’un simple mimétisme. Un joueur préfère ne pas parler pour mieux se fondre avec ses coéquipiers.

En outre, ce tabou est un frein à l’épanouissement d’un footballeur homosexuel qui, souvent, vit très mal son orientation sexuelle dans ce sport. La carrière de Justin Fashanu peut en témoigner. Annoncé comme le futur espoir du football anglais, il n’a jamais réussi à percer et a enchaîné une vingtaine de clubs tous plus modestes les uns que les autres. Cette intolérance pèse sur la vie d’un joueur de football, le freine mentalement et influe sur ses prestations lors des matches. Et parfois, écourte une carrière : ainsi, Robbie Rogers, international américain de 25 ans évoluant en troisième division anglaise, a raccroché les crampons après avoir annoncé son homosexualité. Il a fait les jeux de Pékin, il a pris du plaisir sur le terrain. Et pourtant, il confirme aussi qu’il est trop difficile d’être gay et joueur professionnel.

Mais depuis quelques années, les équipes de football se mobilisent face à cette discrimination. Huit clubs professionnels français (dont le PSG), sur quarante, ont déjà signé la Charte contre l’homophobie, qui dénonce et lutte contre l’intolérance. Au-delà des clubs, ce sont également les joueurs qui s’engagent personnellement dans ce combat. En mai 2011, des footballeurs, en compagnie d’autres sportifs, ont participé à un clip de prévention et de lutte contre l’homophobie dans le football. On y retrouve des joueurs comme Nicolas Douchez (gardien du PSG), Romain Danzé (défenseur de Rennes) ou encore Miralem Pjanic (ancien milieu offensif de l’OL). Même Louis Nicollin(2) en est. Un seul mot d’ordre : dire non à l’homophobie.

Olivier Giroud a tenté de briser le tabou en faisant la couverture du magazine gay et lesbien Têtu. Dans cette interview, l’attaquant d’Arsenal n’hésite pas à dire qu’il ne fait « aucune différence » entre « un homo et un hétéro ». Ancienne gloire du PSG, David Ginola a également posé pour Têtu et y a déclaré : « Je serai du côté des joueurs faisant leur coming-out »(3). Olivier Rouyer, ancien coéquipier de Michel Platini à Nancy, est sorti du placard après sa retraite sportive. Il est désormais consultant football sur Canal Plus et qu’importe son orientation sexuelle, il fait partie des experts de la chaîne cryptée et affirme n’avoir jamais été mis à l’écart jusqu’à présent. Un message d’espoir.

Des initiatives sont prises également dans les tribunes. Les supporteurs bordelais du groupe Ultramarines ont manifesté leur engagement dans la lutte contre l’homophobie lors du match face à Montpellier le 14 avril dernier avec une banderole déployée le long du Virage Sud sur laquelle on pouvait lire : « Virage Sud contre l’homophobie ». Autre exemple de cette prise de conscience, lors du match face au Chivas USA le 14 mai dernier, les supporteurs des Timbers de Portland ont organisé un tifo aux couleurs du rainbow flag, symbole de la communauté homosexuelle assorti du message : « une fierté, pas un problème ».

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Banderole des Ultramarines lors du match Bordeaux-Montpellier du 14 avril 2013

Dans le football professionnel, l’homophobie reste la norme, certes. Mais Deschamps s’est excusé, Ginola aidera des homosexuels à s’outer, Louis Nicollin a participé à un clip de soutien, des supporters revendiquent leur tolérance en tribune, tandis qu’aux Etats-Unis, des sportifs encore en activité font leur coming-out : ça ne va pas vite, mais ça va quand même, et c’est là l’essentiel.

 

(1) Tiré de l’article Le destin pas fabuleux du tout de Justin Fashanu, du blog Teenage Kicks.
(2) Le président de Montpellier avait été suspendu deux mois pour avoir traité Benoit Pedretti de « petite tarlouze », après un match de Ligue 1.
(3) Après avoir déclaré sur le plateau du Grand Journal de Canal + : « Dans les attitudes, je n’ai jamais vu quelqu’un [un homosexuel] qui ressemblait de près ou de loin avec des manières de quelqu’un du côté obscur de la force (sic) ».

Par Nick Carvalho et Sophie Cucheval

Une réflexion au sujet de « Football et homosexualité : Y a-t-il un problème? »

  1. En voyant associer Joey Barton et Justin Fashanu dans votre article, une rectificiation déjà s’impose. En effet, Barton apparaîssait en 2012, dans le documentaire d’Amal Fashanu, la nièce de Justin et fille de John, consacré justement à l’homophobie dans le foot. Il raconte avoir soutenu son oncle gay et n’avoir aucun doute quant à l’ouverture au football dans 10 ans.

    http://yagg.com/2012/01/31/joey-barton-le-bad-boy-de-la-premier-league-appelle-a-soutenir-les-footballeurs-gays/

    Pour mieux comprendre, je quitte le milieu du football pour évoquer un autre tabou, dans l’industrie du cinéma cette fois: le racisme. L’avalanche de distinctions données à 12 Years As A Slave cette année ne cache pas qu’Hollywood continue de perpétuer (et à cautionner) des clichés racistes dans ses films, plus de 150 ans après l’abolition de l’esclavage et de 50 ans après la fin de la ségrégation.
    – les (rares) stars noirs ne peuvent ni tuer des hommes blancs ni avoir de relations sexuelles avec des femmes blanches dans les films où ils apparaissent (qui a vu Will Smith embrassé une actrices blanche ?). Le plus « loin » a été Denzel Washington prenant dans ses bras Julia Roberts dans l’Affaire Pélican (imaginez James Bond faire un calin pour devinez le ridicule de la situation).
    – A contrario, les scènes de sexe entre un acteur blanc et une actrice de couleur sont autorisées. Mais attention, ces actrices sont castées pour ressembler le moins possible à leur ethnie et à avoir des traits les plus européens : des asiatiques sans les yeux bridés, des latines et des afro-américains avec la peau la plus claire au possible (Beyoncé et Jessica Alba adoptant même une chevelure blonde!).
    – Je parle des USA mais en France, où le sujet de l’homosexualité étaient très en vogue pour les derniers nominés aux Césars, nos films restent très rétifs à parler des sujets relatifs au passé esclavagiste/colonialiste de notre pays. Pour « Case Départ » combien de téléfilms hyper confidentiels à ce sujet alors que nos confrères outre-atlantiques, eux, n’ont pas hésité à faire venir des stars : Miss Daisy et son chauffeur, Lincoln, Le Droit De Tuer etc..

    Donc avant de jeter la pierre pour une prétendue étroitesse d’esprit, le football professionnel comme l’industrie du cinéma sont simplement conditionnés par les incroyables enjeux d’argent à base de millions voire milliards brassés chaque année. Règne donc l’obsession commune dans ces 2 milieux de plaire au maximum de monde possible et donc, par effet boomerang, d’éviter qui peut RISQUER de déplaire et donc de faire perdre de l’argent. Un footballeur gay c’est donc un « risque » intolérable de ne pas vendre des stocks de maillot, de perdre une frange de supporters dans les stades et pire des sponsors. Peu importe si ça implique d’entretenir des idées d’un autre âge de facto.

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