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Margaret Thatcher et le football anglais

A l’annonce de son décès, les réactions ont été divisées et diverses : amour-haine, c’est ce qu’aura été la relation entre Margaret Thatcher et le peuple, pendant les 11 années passées comme premier ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990, et même ensuite. Entre admiration et détestation, celle qui a unanimement changé la société britannique – son économie, la nature de ses relations internationales et européennes – a également profondément transformé le football anglais. For better or for worse.

« Je pourrais dire Repose en paix Maggie mais ce ne serait pas vrai. Si le paradis existe cette vieille sorcière n’y sera pas… ». C’est par ce tweet que Joey Barton commente la mort de Margaret Thatcher. Si le joueur anglais est célèbre pour des sorties provocatrices, il n’est pas le seul cette fois face à la disparition de l’ancien premier ministre. Ken Loach, réalisateur engagé, notamment de Looking for Eric, déclare : « Margaret Thatcher fut le premier ministre le plus diviseur et destructeur des temps modernes : chômage de masse, fermeture d’usines, des communautés détruites, voilà son héritage. Elle était une combattante et son ennemi était la classe ouvrière britannique. » Certains anglais se sont réunis pour fêter sa mort et les supporters de Liverpool ont chanté en tribune : « Maintenant que Maggie Thatcher est morte nous allons faire la fête ». Aucune minute de silence n’aura été faite avant un match de football : loin des hommages et témoignages dont sont coutumiers les anglais dans les stades(1), ces réactions témoignent du désamour profond entre « la Dame de fer » et les supporters de football.

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Parce que Margaret Thatcher a pensé le football comme elle a pensé la société : ordre et sécurité quelque soit le prix à payer. Si la guerre des Malouines et l’élan patriotique qui en a découlé lui a permis de mener une politique inflexible face aux mineurs en grève pendant un an (1984-1985) qui a sinistré le nord du pays et malmené la classe ouvrière, deux drames survenus dans des stades ont justifié la mise en place de mesures draconiennes concernant les supporters de football.
En 1985, à Bradford, un incendie dans une tribune fait 56 morts et 260 blessés, mettant en lumière la vétusté des stades. Moins d’un mois plus tard, le 29 mai, se dispute la finale de la coupe d’Europe des clubs champions opposant Liverpool à Turin, dans le stade du Heysel à Bruxelles. Des hooligans de Liverpool, souhaitent en découdre avec les tifosi italiens, et envahissent la tribune d’à côté. Le mouvement de foule qui en découle fait 39 morts : éclate aux yeux de l’Europe la culture violente du hooliganisme anglais. Privée pendant 5 ans de compétition européenne, l’Angleterre doit surmonter ses terribles démons que sont les hooligans. Le gouvernement Thatcher fait voter des lois : le Sporting Events, (1985), le Public Order Act (1986) et le Football Spectator Bill (1989). Le but est de combattre la violence dans les stades en renforçant les contrôles d’identité, développant une politique de fichage, mettant en place la vidéo-surveillance, infiltrant les groupes de hooligans. En somme, les mêmes méthodes que celles employées contre l’IRA.
Si les louanges d’une sécurité retrouvée semblent lui revenir aujourd’hui, ce n’est pas à juste titre pour certains. Owen Gibson affirme(2) : « les changements positifs du foot anglais ont été décidés par d’autres ». Il semblerait en effet que Maggie n’ait vu dans le football – et dans le sport en général – qu’un moyen d’appliquer son entière politique sécuritaire et de libéralisme économique au détriment des classes populaires. De ce point de vue, la tragédie d’Hillsborough est le point d’un départ et le prétexte à la révolution en profondeur du football anglais.

Deux jours avant les obsèques cérémonielles de Maggie à Londres, dans la cathédrale Saint-Paul, les supporters de Liverpool se sont rassemblés pour rendre un hommage aux victimes de la tragédie d’Hillsborourg et célébrer le 24ème anniversaire. Tout un symbole, car c’est bien cet événement dramatique qui marque le profond divorce entre les supporters de football, issus traditionnellement des classes ouvrières, et Margaret Thatcher. Le 15 avril 1989, un mouvement de foule fait 96 morts dans le stade à l’occasion d’un match entre Liverpool et Sheffield. Les rapports d’enquête accusent les supporters de Liverpool d’avoir tentés de pénétrer dans le stade ivres, sans respecter les consignes. Le Sun, tabloïd de Rupert Murdoch (ami de Margaret Thatcher) relaie ses accusations dont se défendent les supporters et les familles des victimes, réclamant que lumière soit faite sur le rôle de la police qui n’a pas su faire face devant la foule(3). Ces accusations sont insupportables à Liverpool et ne seront jamais pardonnées à Thatcher. Sous prétexte de lutte contre les hooligans, elle choisit ce moment pour mettre en place le début du football-business : les stades anglais seront rénovés, les filets anti-hooligans enlevés, des places assises aménagées dans les tribunes. Des travaux considérables qui entrainent l’augmentation du prix des places. Entrepreneurs, grands patrons, investisseurs étrangers et oligarques s’invitent dans ce nouveau football, tandis que les classes ouvrières sont contraintes de déserter les tribunes. Le football anglais entre dans une nouvelle ère.

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En 1992, Rupert Murdoch crée la chaîne de télévision Sky et achète les droits de ce qui sera désormais appelé la FA Premier League. Sky en assure – pour 300 millions de livres – la diffusion dans le monde pour 5 ans. Reste aux supporteurs – boutés hors des stades – à s’abonner à la chaine. Le libéralisme entre dans le football anglais, tandis que les clubs entrent en bourse et sont même parfois côtés, comme Manchester United, sur des marchés lointains et étrangers, comme Singapour. Loin de ce qui jusqu’à présent avait fait l’essence même du football anglais (les classes ouvrières, la contestation sociale et politique dans le stade), le foot-business est là, installé et indéboulonnable.
Le foot anglais, loué dans le monde aujourd’hui, est bien à l’image de la société transformée par Thatcher : clivant entre des classes aisées et une partie de la société qui ne l’est pas, mais qu’importe, puisqu’ancré dans une société de marché. Cristiano Ronaldo et Balotelli hier, Tévez, Tores, Hazard, Rooney aujourd’hui. Les clubs peuvent s’offrir les meilleurs joueurs du monde, et compter parmi les stades les plus beaux où l’on peut venir en famille. Mais les prix des abonnements et des places sont les plus élevés et les ambiances bouillonnantes qui participaient jadis au spectacle ne sont plus à la hauteur. Le public a changé, le football aussi, comme en témoigne Nick Hornby, écrivain et supporter d’Arsenal depuis toujours, dans son livre Fever Pitch. Le football anglais ne l’a pas pleuré jusqu’alors (malgré quelques voix dans les instances dirigeantes qui ont salué sa gouvernance), nul doute qu’il en ira de même demain. Reine du foot-business, chantre de l’économie libérale, oppresseur des classes populaires et des ouvriers pour les uns, sauveuse du pays pour les autres : l’héritage qu’elle laisse à ce sport national est à l’image de celui qu’elle laisse au Royaume-Uni. Immense, quoi qu’on en dise.

(1) Après le suicide par exemple du sélectionneur gallois Gary Speed en novembre 2011.
(2) Dans un article du site The Guardian, publié le 9 avril 2013.
(3) Le rapport final d’une commission indépendante sur le drame est rendu le 12 septembre 2012 et accuse les services de police d’avoir failli. Le premier ministre Cameron présente ses excuses aux familles des victimes : « Au nom du gouvernement, et du pays tout entier, je veux dire que je suis profondément désolé de cette double injustice, qui est restée en l’état pendant si longtemps »